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Résumé de thèse

Caroline Guibet-Lafaye
Esthétique du jugement et esthétique du concept
Kant-Hegel

Doctorat de l’Université dirigé par le professeur Bernard BOURGEOIS ; la soutenance s'est déroulée le 12 décembre 2001 en Sorbonne (14 h 30, salle J.-B. Duroselle, galerie J.-B. Dumas). Le jury comprenaitégalement les professeurs M. Bienenstock, A. Roger et J.-F. Kervégan.

L’esthétique kantienne a le mérite, aux yeux de Hegel, de se porter vers l’unification des opposés que sont le subjectif et l’objectif. Elle tend à abolir l’opposition du sensible et de l’intelligible, de la nature et de la liberté , de la raison théorique et de la raison pratique, par la médiation de la faculté de juger réfléchissante, en l’occurrence du jugement de goût. L’unification de ces opposés est analysée par Kant à partir de la table des fonctions logiques du jugement , selon les quatre moments de la qualité , de la quantité , de la relation et de la modalité . Elle est mise en œuvre pour interroger l’acte de juger, dans l’appréciation esthétique explicite, ainsi que l’« unité inédite du sujet jugeant et de l’objet du jugement » [1].

Ainsi se trouve exposé esthétiquement le contenu du jugement de goût, c’est-à-dire la nature de son prédicat qui, explicitement, signifie la beauté et contient implicitement un jugement relatif aux sujets de l’énonciation. Dès lors une table des corrélats esthétiques des fonctions logiques du jugement, dans le domaine du goût, ainsi qu’une table des catégories esthétiques peuvent être établies . Ainsi et selon la qualité , le jugement négatif s’explicite esthétiquement, d’une part, comme un jugement de déplaisir ainsi que, d’autre part, dans le sentiment du sublime , tandis que la catégorie de négation est laideur ou sublime . La dimension subjective de la table kantienne des catégories, aussi bien que des logiques kantienne et hégélienne, est ainsi mise en évidence, en élucidant moins leur caractère objectif et leur rapport aux choses, que leur rapport au sujet non grammatical du jugement. Les fonctions logiques des jugements deviennent alors les moments déterminant de cette irréductible immanence subjective qu’est le sentiment .

La théorie kantienne du jugement en ses moments logiques semble se prêter à l’analyse des jugements esthétiques . Les divisions et les types de jugements de la logique hégélienne sont-ils, de la même façon, opératoires pour le jugement esthétique ? Le jugement de goût, en sa subjectivité, est-il susceptible de trouver une place dans la détermination hégélienne des jugements ? L’analyse logique du jugement esthétique de la réflexion – aussi bien que de ses espèces – met à l’épreuve la plasticité des théories kantienne et hégélienne, respectivement formelle ou transcendantale et spéculative , du jugement. Les Leçons, au même titre que la Critique de la faculté de juger, présentent une conversion esthétique des analyses et concepts de la Science de la logique, en particulier de la logique de l’essence . Ainsi l’examen de l’universalité esthétique est sous-tendu par la problématique de la réflexion, posée dans le chapitre 1 de la première section de La doctrine de l’essence, de même que les chapitres consacrés au Fondement ou à l’Effectivité sont réinvestis esthétiquement. De Kant à Hegel se pose la question d’un devenir esthétique de la logique qu’elle soit transcendantale ou spéculative , formelle ou ontologique, et de sa plasticité.

La conversion esthétique des moments logiques du jugement et des concepts purs de l’entendement demeure, dans le kantisme, seulement formelle [2]. Alors que la table kantienne des catégories est le moyen de repérer et d’identifier des corrélations isolées de figures logiques (jugements et catégories) dans les deux esthétiques, la logique hégélienne pense le passage d’un jugement à un autre, d’une catégorie à une autre. Elle met ainsi en évidence la progression conceptuelle à l’œuvre dans la transition de la causalité à l’action réciproque qui anime l’expérience du beau , décrite par Kant dans la Critique de la faculté de juger. Force est de constater que la correspondance de la logique et de l’esthétique kantiennes est formelle, alors que le rapport de la logique hégélienne à l’esthétique est substantiel. La relation dynamique d’action réciproque entre les substances, analysée par La doctrine de l’essence, permet, plus adéquatement que la catégorie kantienne de communauté , de saisir le jeu des facultés de l’esprit dans le jugement de goût.

Le fil directeur des formes logiques du jugement et des catégories permet d’évaluer la plasticité respective des logiques kantienne et hégélienne. Ainsi la forme problématique du jugement trouve un corrélat esthétique et induit une élucidation esthétique de la possibilité que le rapport des facultés de l’esprit, quel que soit le jugement auquel il donne lieu, puisse être senti avant d’être pensé. De même la détermination hégélienne du jugement assertorique prend sens avec l’une des espèces du jugement esthétique selon Kant : le jugement d’utilité ou jugement de perfection . La Logique hégélienne offre les moyens de penser, esthétiquement, le jugement de goût appliqué, à partir de la forme du jugement assertorique, ainsi que la notion de perfection artistique . Sa portée ontologique rend possible une correspondance spéculative des deux domaines de l’esthétique et de la logique. Elle fait ainsi la preuve de sa plasticité, voire d’une plasticité supérieure à la logique kantienne [3].

Ce dépassement et la reformulation du point de départ kantien dans l’esthétique hégélienne sont caractéristiques du rapport de Hegel à Kant. La mise en évidence de catégories esthétiques, effectuée dans un premier moment de la thèse, conduit naturellement et dans un deuxième temps, à préciser leur pérennité d’un auteur à l’autre. De la sorte il est possible de mesurer l’ampleur des déplacements de concepts, en évaluant la déformation que Hegel fait subir aux catégories kantiennes ainsi que leur transformation, conformément à la méthodologie mise en place par A. Stanguennec, dans son ouvrage Hegel critique de Kant.

L’esthétique hégélienne repose sur et intègre les conclusions de la Critique de la faculté de juger, en portant l’esthétique de Kant au-delà d’elle-même. Les conclusions du premier moment de l’Analytique du beau sont présentes dans les Leçons d’esthétique. Hegel exploite la notion kantienne de désintéressement , en élargissant les possibilités de l’intuition sensible vers une réflexivité de la sensibilité elle-même. Plaisir esthétique et sentiment de liberté se conjuguent chez les deux auteurs. La forme esthétique constitue pour Kant et Hegel l’objet même de l’expérience esthétique et le principe de la satisfaction qui y est éprouvée. Toutefois le jugement de goût hégélien ne qualifie pas tant la forme, la figure que la vie naturelle nous apparaissant comme belle. Hegel déplace la problématique kantienne de la forme (naturelle) vers la considération de la vie. L’analyse kantienne de la forme esthétique passe, dans les Leçons, au second plan – conformément à ce qu’A. Stanguennec nomme les « décentrages de problèmes » ou « décentrages problématiques » [4]. Hegel substitue au paradigme kantien de la forme celui de la vie, référence absolue de l’expérience esthétique, de l’éprouver esthétique que celui-ci ait pour objet un produit de la nature ou de l’art.

Hegel accomplit le premier moment de l’Analytique du beau en traçant une troisième voie entre l’agrément des sens et le plaisir pur du jugement de goût. L’appréciation des œuvres d’art suggère qu’il existe un agrément dont l’origine n’est pas sensuelle et dont la nature, par conséquent, n’est pas seulement subjective. Hegel le nomme « jouissance artistique pure ». Tout en s’inscrivant dans la lignée du kantisme, Hegel en opère un dépassement puisqu’il établit la possibilité d’une universalisation du jugement d’agrément, voire du jugement des sens . Hegel abolit la dissociation kantienne du goût de la réflexion et du goût des sens , pour les unifie en un unique principe du jugement esthétique . Celui-ci est, à la fois, jugement de la réflexion et jugement de la sensibilité.

L’expérience esthétique est indissociable, pour les deux penseurs, d’une universalité de la subjectivité et d’une subjectivité universelle, mais l’universalité subjective est, chez Hegel, universalité spirituelle, universalité de l’esprit. L’héritage kantien se trouve donc reformulé par le hégélianisme.

La filiation et le déplacement des concepts kantiens dans la pensée hégélienne se mesurent encore avec la question de la finalité esthétique. L’esthétique hégélienne ne retrouve pas, à strictement parler, la détermination kantienne de la finalité esthétique comme finalité sans fin , mais impose la thèse d’une finalité réflexive , au sens où ce qui est final n’a d’autre fin que lui-même, et se distingue par là de la finalité finie . Ainsi Hegel n’affirme pas seulement la finalité inintentionnelle du beau naturel, mais avant tout la finalité sans autre fin que lui-même du beau comme tel, qu’il soit artistique ou naturel.

Le concept esthétique de finalité auquel parvient la conceptualisation hégélienne réunit finalité esthétique artistique et finalité téléologique. La référence à la finalité esthétique du vivant donne un sens objectif à la problématique kantienne de la finalité du jugement de goût [5]. Ce concept est déplacé par Hegel du rapport des facultés de connaissance au beau lui-même, au beau objectif [6]. Le déplacement hégélien du concept de finalité esthétique constitue ici son dépassement.

La nécessité, dernière catégorie esthétique , reçoit chez les deux auteurs, un contenu spécifique, qui n’est ni théorique , ni pratique. A cette occasion encore, Hegel accueille l’acquis kantien, puis le déplace et le dépasse. L’appréciation esthétique du paysage , dans les Leçons, s’inscrit strictement dans la continuité du kantisme. Bien que la forme demeure le support et l’occasion du jugement esthétique , pour Kant et Hegel, ce dernier met en évidence, au principe de l’appréciation subjective, une raison objective fondant sa nécessité. La nécessité subjective du goût se déduit alors du déploiement du concept à même l’organisme vivant . Hegel intègre à sa pensée les conclusions de la Troisième Critique, en leur conférant un substrat objectif et conceptuel. Il déploie l’esthétique formaliste kantienne en une esthétique ontologique. Cette dernière, caractérisant en propre l’esthétique hégélienne, s’enracine, non plus dans le kantisme, mais dans les analyses de la Grande Logique, comme la troisième partie de la thèse le démontre.

L’héritage kantien se trouve associé, dans les Leçons d’esthétique, à une évidente prégnance des schèmes et des principales articulations de la logique hégélienne. L’esthétique de Hegel est, spécifiquement, esthétique du concept et esthétique ontologique en raison de ses fondements logiques. Elle se déploie moins, en sa totalité, selon la logique de l’essence que selon la logique du concept .

Bien que la logique de l’essence, en son articulation de l’essence et de la forme, ne soit pas le modèle et le fondement du développement intégral de l’esthétique hégélienne, elle est utilisée par Hegel comme moyen d’analyse des œuvres. En ce sens, il est vrai que « les analyses de l’art dans l’Esthétique n’ont pas de statut indépendant [et] sont fondées en dernière instance dans la Logique » [7], mais il est également irréfutable qu’elles présentent une réelle densité et une valeur spécifiquement esthétique. Le couple forme – matière , issu de La doctrine de l’essence, par exemple reçoit non seulement un contenu esthétique dans les Leçons, mais se trouve également réévalué esthétiquement. Logique et esthétique hégéliennes ne sont pas seulement, comme la Critique de la faculté de juger et la logique kantienne, dans un rapport formel de corrélation, mais dans un jeu de réflexion réciproque.

La logique hégélienne révèle une valeur esthétique qu’ignore la logique de Kant. L’appartenance essentielle de la forme et de la matière au contenu, qui est tout à la fois leur unité et leur fondement, se vérifie esthétiquement. La logique hégélienne est intrinsèquement esthétique. Le contenu est aussi bien logiquement qu’esthétiquement la base de la forme et de la matière. La logique kantienne, dans son interprétation des rapports forme - contenu artistiques, ne se détermine ni ne se déploie esthétiquement, faute d’introduire la notion de détermination ou de réfléchir l’immanence conceptuelle. A l’inverse La doctrine de l’essence appréhende l’émergence de la détermination à partir du contenu logique. Plus précisément, la détermination du contenu est sa forme et l’art rend sensible le processus par lequel le contenu se détermine comme forme. La valeur ontologique de la logique hégélienne, sur laquelle reposent les Leçons, se transmet à son esthétique et la distingue du formalisme esthétique de Kant.

Cette esthétisation du concept est évidente dans le traitement de l’art comme tel et des genres artistiques . L’universel véritable, infini, considéré et examiné dans La logique subjective comme particularité, se détermine librement et laisse se déployer le « créer du concept » [8]. Ce mouvement se dessine dans la Critique de la faculté de juger, à l’occasion de la division des beaux-arts, dans les arts singuliers et les genres artistiques, bien qu’elle ne lui confère pas l’amplitude qu’il reçoit dans le hégélianisme. Pourtant en dépit des critiques qui ont été portées contre cette logique esthétique du concept, l’appréhension hégélienne de l’art est fondamentalement esthétique.

Ainsi les Leçons, tout en souscrivant, dans l’analyse du genre pictural , aux exigences de subdivision du genre en espèces formulées par La logique subjective, retrouvent les distinctions traditionnelles de la peinture en peinture d’objets insignifiants, scènes ou objets de la vie quotidienne , peinture religieuse . Les cadres de l’esthétique classique sont intégrés, par l’esthétique hégélienne, dans une logique de type conceptuel. Les catégories picturales classiques se trouvent ordonnées selon une logique de division propre au concept.

La logique esthétique conceptuelle démontre également sa pertinence dans le champ littéraire. La discussion des principes littéraires auxquels ont recours les Leçons, à partir des thèses de T. Todorov et J.-M. Schaeffer, manifeste la valeur essentiellement esthétique des principes logiques de définition, de spécification et de classification générique hégéliens. La logique de la particularisation de l’universel, qui définit de façon principielle l’œuvre poétique , permet seule de spécifier et de singulariser l’ensemble de la littérature . Ce n’est qu’à condition de rapporter les analyses proposées par les Leçons à leur substrat logique que les objections littéraires, formulées à leur encontre, peuvent être réfutées, en particulier celle portant sur la nécessité d’arrêter le nombre des genres artistiques à cinq plutôt qu’à trois [9].

Les distinctions logiques instituées par Hegel induisent de nouveaux types esthétiques. L’identification d’une poésie symbolique , classique et romantique renvoie à des différences esthétiques, telles que la forme rythmique du langage , le mode de présentation, la thématique et la forme artistique au sens hégélien. Ces espèces poétiques constituent bien des genres littéraires à strictement parler.

La pertinence esthétique de la logique conceptuelle, mise en œuvre par les Leçons, s’avère encore dans la conjonction systématique de la détermination logique et de l’exigence esthétique présente dans l’analyse de la tragédie , de la comédie et du drame . Hegel ne se contente pas de mettre en œuvre des concepts tirés de La doctrine de l’essence ou de La doctrine du concept pour appréhender le phénomène artistique, mais esquisse la façon dont ils se phénoménalisent plastiquement. Le développement spéculatif de la possibilité formelle , comme tel, se donne figure dans l’agir dramatique, en tant que ce dernier a la fonction d’un possible, d’une essentialité. L’affrontement des puissances éthiques, inévitable lorsqu’elles entrent dans l’effectivité , traduit dramatiquement la structure même du possible. La réalité humaine figure sur la scène tragique la possibilité réelle . Le texte de La doctrine de l’essence, en sa littéralité, pose la nécessité du conflit tragique. Ainsi l’esthétique hégélienne du concept s’accomplit dans la phénoménalisation tragique , comique et épique de la possibilité, de la réalité et de l’effectivité . Le concept, l’absolu s’expose esthétiquement.

[1] B. Longuenesse, « Sujet / objet dans l’Analytique kantienne du beau », in Autour de Hegel, p. 292.

[2] Le moment logique de la relation , par exemple, est au fondement de l’analyse du jugement de goût, en tant que relation réciproque des facultés représentatives.

[3] Les deux logiques se prêtent à une esthétisation de leur théorie du jugement – avec le jugement goût, se produit notamment une esthétisation des caractères du jugement positif hégélien – aussi bien que de leurs concepts. Une conversion esthétique du jugement catégorique , en son sens hégélien, se déploie dans la problématique du genre aussi bien que dans le jugement logique fondé sur un jugement esthétique (« Les roses sont belles ») .

[4] A. Stanguennec, Hegel critique de Kant, p. 18.

[5] Lorsque Hegel affirme que Kant considère le beau artistique comme « une concordance dans laquelle le particulier lui-même est adéquat au concept », il déplace le sens du concept kantien de finalité (Hegel, Esthétique, trad. J.-P. Lefebvre et V. von Schenck, tome I, p. 84).

[6] « Le beau est censé nous apparaître comme finalité » (Hegel, Esthétique, tome I, p. 83).

[7] J.-M. Schaeffer, L’art de l’âge moderne, p. 194. G. Bras admet également que l’esthétique hégélienne a son fondement dans la logique, sans toutefois procéder à des analyses de détail (Hegel et l’art, p. 53, bas).

[8] Hegel, La logique subjective ou doctrine du concept, p. 74.

[9] « S’il n’y a que trois formes d’art, c’est-à-dire trois moments qui correspondent à l’explication progressive de l’essence de l’art, et si les différents arts sont référables à ces moments, pourquoi y a-t-il plus de trois arts ? Et dès lors qu’il n’en existe pas trois, pourquoi en existe-t-il cinq plutôt que six ou sept ? » (J.-M. Schaeffer, L’art de l’âge moderne, p. 209).


                   
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